Ubi sunt

Tout est là où il fut, tout frémit
dans le premier frémissement
de la première aurore captive
et dans son coeur captif en émoi.
Tout s’écoule
dans l’écoulement même d’un même fleuve
dans l’eau tenace d’un cours égal à lui-même.

Peux-être ne sens-tu pas sur ta peau
la gardienne d’une autre peau ancienne,
les sangs qui veillent sur ton sang,
les ombres qui fécondent ton ombre ?

Ne sais-tu pas écouter sous la voix
les chœurs primitifs des voix,
ni l’être de la parole dans tout ce que nous sommes,
ni l’écho de la vie dans ce que nous disons ?

Ce qui autrefois était un homme est aujourd’hui le temps,
les femmes qui ont été appartiennent au vent,
le sable vagabond, nos enfants.

Volant, ne vois-tu pas l’immunité du vol ?
N’aimes-tu pas, en aimant, l’unicité de l’amour ?

A force de trop bouger, rien ne change ;
d’aller ça et là, tout est immobile.

Il y a un seul front pensif
qui comprend la ressemblance de tout ce qui existe
et qui, dès qu’il est mort, voit ce qui ne meurt pas.

Que sont-ils devenus, donc ? Où les caches-tu ?

Ferme les yeux pour mieux voir
et sors de toi pour demeurer en toi.

~°~

Carlos Marzal – de Hors de moi

Trois poètes espagnols
Edition du Murmure – ISBN 978-2-915099-20-1

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